TOOTS & THE MAYTALS
(Interview réalisée en juin 1998)

Pour continuer en beauté l'anthologie et la discographie de Toots, nous vous proposons une interview de cette légende vivante de la musique jamaïcaine réalisée par nos soins une petite semaine avant le début de sa tournée française. Toots est arrivé très décontracté et souriant accompagné par sa fille, son manager, et Carl Harvey un de ses guitaristes. Toots a profité de cette entrevue pour rétablir certaines vérités, renvoyant dos à dos le label Trojan Records, Byron Lee, Coxsone et Prince Buster ! Emotions fortes garanties !

Skanews : "Etes-vous très content de revenir en France afin de donner une série de concerts ?"

Toots : "Oui, bien sûr, j'adore la France, et c'est toujours un plaisir de venir dans ce pays."

Skanews : "Parlez-nous de vos débuts"

Toots : " Je suis né le 8 décembre 1948. J'ai commencé à chanter très jeune dans des églises. Puis j'ai débuté ma carrière en 1963 en enregistrant pour Coxsone Dodd Downbeat, Orange Street, Kingston, Jamaica."

Skanews : "C'est à cette époque que vous avez commencé à travailler avec Nathaniel "Gerry" Mccarthy-Matthias et Henry "Raleigh" Gordon sous le nom des Maytals ?."

Toots : "Raleigh Gordon et Gerry Matthias étaient mes choristes."

Skanews : "Pourquoi ont-ils quitté les Maytals au début des années 80 ?"

Toots : "Nous avions gagné de l'argent. Certains voulaient vivre en Jamaïque, d'autres à Londres. Nous ne pouvions donc plus communiquer et travailler convenablement. Aujourd'hui c'est ma fille qui fait les choeurs avec une autre chanteuse sur scène lors de mes concerts."

Skanews : "Vous avez travaillé avec de très nombreux producteurs, Coxsone, Byron Lee, Prince Buster, Duke Reid, Leslie Kong.... Avaient-ils des méthodes de travail très différentes ?"

Toots : "Oui, tout simplement parce que la musique évoluait. Il y a eu en premier le Ska, puis le Rocksteady et ensuite le Reggae... Le Ska est une musique rapide tandis que le Rocksteady et le reggae sont plus lents.
Skanews : "Et du point de vue argent ?"

Toots : "Ils ne payaient pas ou ils payaient très mal ! (rires) Aussi bien pour moi que pour tous les autres artistes. Byron Lee, Coxsone, Prince Buster et tous les autres enfoirés ne m'ont jamais bien payé.... Ils incarnaient vraiment le business, ils disaient qu'ils vous aimaient mais ne lâchaient jamais un centime. Par exemple pour un 45 tours dont nous avions enregistré les faces A et B et qui arrivait numéro 1 dans les hits nous touchions l'équivalent d'environ 10 ou 11 Francs à l'époque de "Never Grow Old". Parfois cela montait jusqu'à 12,50 Francs, pas plus. Les artistes ne parlaient pas beaucoup de ces problèmes avant les années 80, maintenant je veux le dire, je veux que l'on sache que tous ces producteurs sont des enfoirés. Coxsone, Byron Lee, Prince Buster, tous ces mecs..."

Skanews : "Leslie Kong aussi ?"

Toots : "Leslie Kong était un mec bien, il essayait de me payer, et quand il voulu vraiment me donner mon argent, il mourut le lendemain...! Maintenant tous ces mecs sont riches, Coxsone est riche, Byron Lee est riche, tous ces mecs sont riches, Prince Buster est très riche, Duke Reid était riche, il est mort avec mon argent, ils mourront tous noyés sous mon argent !!! (rires) Moi, je suis pas riche, ma famille n'est pas riche, ils sont riches, ils ont mon argent."

Skanews : "Cela a été un soulagement pour vous de quitter tout cela et de faire des disques avec Island ?."

Toots : "oui !"

Skanews : "Cela a dû changer beaucoup de choses au niveau financier"

Toots : "Cela a tout changé aussi bien au niveau de l'argent que de tout le reste. Ils m'ont bien traité et j'ai fait du bon travail avec eux. Désormais j'ai mon propre label, et cela m'intéresse énormément de sortir de bonnes choses, d'avoir le choix et de décider ce que je vais éditer, je peux me rendre compte des disques qui se vendent ou non. C'est ce que je voulais, être enfin totalement maître de mes choix et de mes productions. Tout est O.K. !"

Skanews : "Un mot sur le fameux disque "Toots Live" de 1980 ?"

"C'est la plus belle chose que Chris Blackwell ait fait pour moi. Le disque n'était pas du tout prévu, tout a été organisé la veille du concert, le disque fut mixé et pressé quelques heures après le concert et était le lendemain en vente dans toute l'Angleterre. Chris a fait beaucoup de choses pour d'autres artistes (je ne citerai pas de noms...), et ce disque est la meilleure chose qu'il ait fait pour moi."

Skanews : "Aujourd'hui il y a de nombreuses compilation qui sortent sur de nombreux labels comme Trojan Records..."

Toots : "Trojan ! des enfoirés, des arnaqueurs ! Ils faisaient équipe avec les producteurs jamaïcains, ils ont pris mes disques, les ont emporté à Londres, ont fait beaucoup de fric avec et m'ont filé des petites miettes en monnaie jamaïcaine, idem quand Byron Lee et Warrick Lyn ont pris mes enregistrements pour essayer de les vendre d'Island, ils voulaient me donner que très peu d'argent en monnaie jamaïcaine alors que mes titres valaient beaucoup d'argent en dollars U.S. (Island était prêt à donner beaucoup, Byron Lee et Warrick Lyn voulaient tout se mettre dans la poche. Island signera quelque temps plus tard directement Toots, NDLR) , j'ai été volé et ils ont voulu m'avoir ! "

Skanews : "Vous n'avez pas intenté de procès contre ces gens ?"

Toots : "J'essaye de me concentrer sur le futur qui est bien plus important pour moi que la haine du passé, je viens de monter mon propre label, je viens de sortir un album aux U.S.A qui va sortir très bientôt en France. je ne laisse tout de même pas tomber tout ce qui c'est passé avant, surtout pour ma famille qui doit récolter les fruits de mon travail avec tous ces producteurs. Ils ont pris, volés mes morceaux et mon édition à vie et nous allons tout faire pour les récupérer afin qu'ils ne puissent plus sortir ces disques sur lesquels je ne touche rien. J'ai engagé 12 avocats afin d'attaquer tous ces gens, 6 qui viennent des U.S.A. et 6 qui viennent de France afin de récupérer tout ce qui est à moi (droits d'éditions etc...). Ca va être la tempête dans les tribunaux !"

Skanews : "Ok, revenons dans les sixties, pourquoi The Maytals étaient aussi appelés The Flames et The Vikings ?"

Toots : "C'est une grosse escroquerie, qui faisait partie du plan des producteurs afin qu'ils se fassent encore plus d'argent sur mon dos. Les producteurs vendaient à mon insu mes disques en Angleterre en disant que le groupe s'appelait The Flames ou The Vikings. Ils espéraient ainsi que je ne m'apercevrai pas que mes disques se vendaient à l'étranger, comme cela ils pouvaient se faire encore plus d'argent !"

Skanews : "Quelle est l'histoire de "54 46 That's Was My Number" ?"

Toots : "Oh... ! En Jamaïque, à cette époque là, quand on avait une conviction d'herbe ou un casier judiciaire, on ne pouvait pas voyager. J'étais numéro un des artistes en Jamaïque, j'avais gagné le festival de la chanson jamaïcaine en Août 66 avec "Bam Bam", une chanson que n'aimait pas de nombreuses personnes à cause du contenu politique. On a organisé un coup monté pour que le groupe soit arrêté car nous devions aller jouer en Angleterre. J'ai été arrêté, j'avais deux avocats, mais pas de caution, je suis donc resté presque un an en prison sans jugement, sans rien. J'ai été le seul être à être accusé pour détention d'herbe sans qu'il y ait une caution de fixée afin que je puisse sortir. On m'a juste gardé en prison car j'avais des dates de concert de prévues à l'étranger. Des gens n'ont pas voulu que je parte et un autre groupe est parti en tournée à ma place. Il y a quelqu'un qui a été payé 30000 livres pour m'arrêter. J'allais faire un concert, nous étions en mobylette avec les autres Maytals, à cette époque là je ne fumais pas d'herbe. Nous nous sommes fait arrêté par la police. Les flics disaient que Gerry n'avait pas le permis pour transporter quelqu'un sur son porte bagage. Nous avons été au poste de police puis nous sommes allé chercher de l'argent afin de payer l'amande de Jerry en laissant nos affaires au poste. Quand nous sommes revenus, la police m'a arrêté en disant qu'il y a avait de l'herbe dans mon sac. C'est ma femme qui avait fait mon sac, et je sais qu'il n'y avait pas d'herbe dedans, je ne fumais pas à l'époque ! J'ai dons été emprisonné. J'ai donc écrit "54-46", qui est le numéro que j'avais en prison. Le policier qui m'a arrêté est venu quelques années plus tard chez moi, et a avoué devant ma femme, mes enfants et moi-même qu'il avait été payé pour m'arrêter et me garder en prison . Après cela, le policier a quitté son boulot, dégoutté. Dans la chanson "54 46", je dis "je ne ferais pas cela" c'est à dire je n'aurais pas laissé mon sac dans les locaux de la police avec de l'herbe dedans. Je ne suis pas idiot pour me faire mal...!"

Skanews : "Vous n'avez pas eu d'autres problèmes après la parution de 54 46 ?"

Toots : "le seul problème est que cela a été un hit ! (rires)

Skanews : "Vous avez le premier à utiliser le mot "Reggay" dans un morceau..."

Toots : "Oui, à cette époque là, dans la rue quand on voyait une fille dans Trenchtown qui n'était pas très bien habillée, on disait, "oh, elle est streggay", ou un gars qui n'était pas bien propre on disait la même chose, c'était une expression. Et puis un jour, nous étions en train de répéter, j'ai dit "Let's Do The Reggay", Reggay était pour moi le surnom de la musique que nous faisions, pas parce que le rythme était un peu "sale", mais plutôt parce que l'expression Streggay me plaisait. j'ai déformé un peu le mot pour appeler ainsi ce genre de musique. Plus tard, j'ai vu dans le livre Guiness des records que j'étais la personne qui avait inventé le mot Reggae ! En fait cette musique existait déjà mais personne ne lui avait donné de nom !"

Skanews : "Vous avez enregistré un album à Memphis. Vous êtes un fan du label Stax et en particulier d'Otis Redding..."

Toots : Oui, J'adore le Rhythm And Blues, Ray Charles, Otis Redding, James Brown...

Skanews : "On vous a souvent surnommé l'Otis Redding jamaïcain !"

Toots : "Oui, Le Otis jamaïcain, le Ray Charles jamaïcain, le James Brown jamaïcain, je suis très fier et très touché. J'ai rencontré Otis Redding en 1964 en Jamaïque, ce fût un grand moment, Otis était un très très grand artiste."

Skanews : "Il y a quelques semaines Tommy McCook est décédé..."

Toots : "J'ai fait mes premiers enregistrements avec The Skatalites. C'est ce groupe qui a crée le Ska, ses musiciens sont les "pères" de tous les artistes jamaïcains. C'est grâce à eux que la musique jamaïcaine est née. Ce sont de très grands musiciens, je les respecte beaucoup, et à mon avis c'est Tommy McCook qui à trouvé et donné le nom "Ska" à la musique que le groupe venait de créer. Ils ont joué sur nos premiers enregistrements... ensuite Tommy est venu jouer sur mes titres dans les années 70, j'ai joué aussi avec Hux Brown, Winston Wright, Jackie Jackson... J'ai joué avec tous les plus grands musiciens jamaïcains. J'ai eu le plaisir d'enregistrer de nouveau avec The Skatalites il y a 4 ans sur leur album anniversaire."

Skanews : "Parlez-nous de votre actualité discographique"

Toots : "j'ai édité un album aux Etats Unis en 1997 intitulé "Recoup" sur mon label Allah Son. Il contient 9 anciennes chansons en version originale comme "54-46" etc... et 5 nouveaux morceaux dont un a fait l'objet d'un vidéo clip, ce disque va sortir en septembre en France. Je vais sortir aussi sur mon label un nouvel album intitulé "Ska Father". J'ai réenregistré pour ce disque des anciennes chansons de la période Coxsone mais aussi de nouvelles compostions Ska. Ensuite, en décembre, je vais sortir un autre album avec uniquement des nouvelles compositions, ce disque aura pour titre "Toots Rock Reggae". "Recoup", "Ska Father" et "Toots Rock Reggae" seront distribués par une grosse compagnie. Sur mon label déjà produit des artistes Gospel ainsi que ma fille et je vais continuer à signer d'autres musiciens Reggae et Gospel.

Skanews : "Vous avez aussi enregistré avec Buju Banton"

Toots : Oui, j'ai enregistré une nouvelle version de "54 46" avec Buju Banton, cela donne bien ! Le seul problème est que dans les crédits du titre inscrits sur le disque, ils ont donné la moitié à Buju et l'autre à moi, alors que c'est moi qui ai écrit ce titre et qui ai été en prison ! Ce n'est pas Buju qui a fait ça, mais les gens qui s'occupent de lui !"

Skanews : "Que pensez-vous du Reggae d'aujourd'hui ?"

Toots : "Il y a de très bons chanteurs, comme Luciano, Jimmy Cliff, Dennis Brown... il faut que tout le monde prie pour qu'il y ait toujours des chanteurs parce que le jour où tout sera entre les mains des computer et des drums machines il n'y aura plus de Reggae. Le vrai reggae Roots se sont les chanteurs et les vrais musiciens, pas les machines ! Tu ne peux pas faire du toast comme aujourd'hui et garder le Reggae en vie."

Skanews : "Un dernier mot ?"

Toots : "Je veux dire à mes fans qu'ils ne seront pas déçus avec mes nouveaux disques, je suis toujours là, mes fans français m'aiment et je les aime, et je viendrait toujours en France pour jouer devant eux. Mais sachez qu'en faisant tous mes concerts, je nourris aussi mes ennemis qui vendent mes disques à mes fans en ne me payant pas les droits."

Après l'interview et avant une prochaine (nous avons encore 100000 questions à lui poser !) Toots eut les larmes aux yeux après que Reidgis The Duke lui ait sorti un vieux disque Beverley's à dédicacer... Toots nous révéla ne pas en avoir vu depuis des lustres et qu'à la vue de cette galette de nombreuses images lui revenaient en tête. L'émotion passée, il nous avoua qu'il était très pessimiste quant à une qualification au deuxième tour de l'équipe jamaïcaine en Coupe Du Monde (il avait raison !) et qu'il comptait bien revenir bientôt en France afin de présenter ses nouveaux albums. En plus de sa tournée française qui débutait le 5 juin à La Villette pour se poursuivre le 9 juin à Sannois, Toots a fait un crochet par Londres pour donner un concert lors de Madstock 4 et de taper le boeuf sur scène avec Desmond Dekker et Madness sur "54-46" !

Interview réalisée par J-Pierre, Reidgis The Duke, Sab et Valérie / Skanews à l'EMB de Sannois en juin 1998

TOOTS LIVE IN SANNOIS.

Le concert de Toots & The Maytals à Sannois était complet depuis déjà plusieurs semaines, et l'ambiance s'annonçait chaude ! K2R Riddim avait la lourde responsabilité d'ouvrir le bal et de chauffer la salle composée d'un public très varié et motivé sans look particulier. La mission fut accompli avec brio, même si j'ai l'impression que K2R tombe parfois un peu trop dans la facilité en reprenant presque systématiquement de grands standards aux cuivres dans leurs compositions originales... Dommage, car les titres créés par la formation sont de grande qualité et ils prendraient une dimension géniale sans ces clin d'oeil à tel ou tel titre du passé ! Mis à part cela, le groupe a beaucoup progressé au niveau de la mise en place des titres, il ne reste plus qu'à bien coordonner les parties vocales des deux chanteurs qui sont encore un peu brouillon sur certaines interventions. On attends leur premier album avec impatience (sortie prévue en septembre).

Toots arriva ensuite, vêtu d'un costume aux couleurs de la Jamaïque. A la surprise générale, il ne débutera pas son show par "Pressure Drop" comme à l'habitude, mais par "Get Up Stand Up" (pas celui de Marley !). la foule était en transe et le professeur continua sa prestation aidé par ses merveilleux musiciens que sont Carl Harvey ou Jackie Jackson (j'en passe !) sans oublier sa fille (et une autre choriste) aux choeurs. Presque tous les tubes défilèrent pour notre plus grand bonheur ("Time Tough", "Bam Bam", "Monkey Man", "54-46", "Funky Kingston", "Take Me Home Country Road" etc... ) plus des nouveaux titres excellents. Toots fera monter quelques personnes sur scène afin de les faire danser avec lui, il nous fera des accélérations à la Otis Redding, des pas de dance à la James Brown.... l'EMB s'était transformé en église baptiste, Toots était le preacher ; le public était ses fidèles et la communion fut complète. On verra d'ailleurs plusieurs fois un rayon divin traverser le plafond de la salle et illuminer un spectateur afin de lui donner la lumière (remember The Blues Brothers !). le bonheur dura deux heures, avec en rappel le fameux "Reggae Got Soul". Encore une soirée géniale, qui prouva une nouvelle fois aux yeux du monde que le métissage est la clé du bonheur ! Métissage musical entre la Soul, Le Reggae et le Ska, mais aussi métissage entre les spectateurs : noirs, blancs, jaunes ne faisaient plus qu'un , chantant, dansant, les yeux et les oreilles comblés de bonheur ! Amen....

Jean-Pierre Boutellier, Reidgis The Duke, Sabrina, Valérie.

Un très grand merci à Julien de l'EMB de Sannois (la meilleure salle Rock de la région parisienne) pour son accueil, sa disponibilité et sa gentillesse. Merci aussi à Marc-Antoine (manager de Toots) et bien évidement à Toots

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