EJECTES
Interview
d'Octobre 2001

"La voix du coeur"
J'écoute les
Ejectés depuis des lustres. J'ai eu la chance de vivre toutes leurs périodes
musicales, du « Rockskaroots » de la fin des années 80 aux rythmes plus variés
d'aujourd'hui. Du look perfecto / mèche rebelle aux chemises et baskets. pas de
rides, pas de lassitude.
Cette formation a un petit quelque chose qui la place tout en haut du panier de
la scène musicale française. Ce petit quelque chose, c'est, sans aucun doute
l'ouverture d'esprit et la liberté, celle avec un grand L. Liberté de choix,
Liberté des styles, Liberté de mouvement, Liberté de faire son chemin loin
des stéréotypes tracés par l'industrie musicale d'aujourd'hui.
Cette formation peut être fière de son parcours, ces morceaux tiennent véritablement
la route et parlent de choses qui touchent chacun d'entre nous. Ejectés a
toujours porté un soin particulier à la réalisation de ses disques, que ce
soit en matière de compositions, textes, enregistrement ou mixage. La qualité
a toujours été au rendez-vous.
Ce « Live » qui vient de sortir en C.D et vidéo en est encore une preuve.
Quelle claque ! Le Reggae danse avec le Hip Hop, le Ska flirte avec la Soul et
le Rock. L'originalité, l'émotion et l'énergie sont réunis pour notre plus
grand plaisir. Le disque de l'année ? Yes sir !
Skanews : "L'album live des Ejectés est enfin dans les bacs. Je crois que cela faisait très longtemps que vous vouliez éditer un disque de ce type. »
Steff : « Oui, pratiquement depuis le début du groupe en fait. Très tôt nous avons fait de la scène et très tôt nous avons eu envie d'enregistré nos concerts. Mais bon, nous avons tout de même mis 12 ans avant de le réaliser ce disque live. Nous aurions pu le faire il y a 3 ans mais suite au départ d'un de nos musiciens, nous avons dû reporter ce projet. L'an dernier, nous avions les moyens de le réaliser, donc voilà. Nous avions envie de passer à autre chose car cela faisait 4 ans que nous tournions sur l'album « Gangsta Skanka » et c'est un peu la clôture de cette tournée qui a durée à peu près 3 ans et qui nous a emmené dans une dizaine de pays. De plus il y avait plein de gens qui nous réclamaient un disque live. »
Skanews : « C'est la première fois que des titres des Ejectés sont édités en live. Cela n'avait jamais été fait auparavant, même sur des compilations. »
Steff : « Oui, c'est la première fois qu'il y a un disque live officiel des Ejectés. Il y a eu par contre des disques et des cassettes pirates, car il y en a qui me sont passés entre les mains. »
Skanews : « Comment avez-vous réalisé ce disque ? »
Steff : « Nous aurions bien aimé l'enregistrer sur plusieurs dates en France
et à l'étranger, mais nous n' avions pas les moyens techniques pour le faire.
Nous avons donc enregistré ce disque le 20 octobre 2000 au CCSM John Lennon
à Limoges, chez nous quoi ! Nous l'avons fait à Limoges car nous avions
toute l'équipe technique sous la main, des gens que nous connaissons depuis
très longtemps, plus Jean Marc Delavallée, qui a mixé « Gangsta Skanka » et
« 007 », qui est venu pour travailler dessus. C'était aussi un sacré
challenge de le faire sur une date. En une prise, il fallait que ce soit bon. Il fallait que tout soit pas trop mal joué, avec la
pêche. du live quoi ! Un sacré challenge et une sacrée pression ! »

Skanews : « Vous étiez en grande formation sur scène. »
Steff : « Oui, nous étions 11. Il y avait un trompettiste et une tromboniste en plus. Ce sont des gens avec qui nous travaillons depuis longtemps mais qui viennent sur les concerts par intermittence. »
Skanews : « Avez-vous tout retravaillé ensuite en studio ? »
Steff : « C'est du brut de chez brut, nous n'avons fait aucun réenregistrement. Nous avons juste
remixé. Nous avions enregistré le concert
en 24 pistes. .
Nous ne savions pas si en un seul concert nous allions pouvoir donner tout ce qu'il faut pour que tous les titres sonnent et en fait tout c'est bien
passé. Nous avons juste mis 5 jours pour mixer le disque. Le concert faisait
presque 3 heures. Nous avons dû réduire le tout afin que cela entre sur un CD et sur une vidéo. Il y a eu pas mal de travail sur le choix des morceaux
et des interventions entre les titres. »
Skanews : « Ca a été difficile de choisir 20 titres pour la version CD et un de plus pour la version vidéo ? »
Steff : « Oui. Nous nous y sommes pris à deux fois pour faire le choix. »
Skanews : « Les fans des Ejectés pourront vous dire qu'il y a assez peu de titres de votre deuxième album « Ragga Protest Songs »
Steff : « Oui, c'est vrai. En fait ce qu'il y a sur le disque et la vidéo était le set qui tournait il y a un an, les morceaux que nous avions envie de jouer à ce moment là. Il y a quand même une nouvelle version de « International Reggae Ragga Dub ».
Skanews : « Est-ce qu'il y a des inédits sur cet album ? »
Steff : « Oui, il y en a trois. « Je Cours » qui est dans une version Ska et que l'on est en train d'enregistrer en ce moment pour notre nouvel album studio. Les arrangements de ce morceau seront différents sur notre nouvel album studio. Il y a aussi « La voix du Cour », un mélange Latino-Ska et un Reggae, « Merci Merci » qui parle des déchets nucléaires. Les industriels ont tendance à faire passer la charrue avant les boufs. Ils ne pensent pas au stockage et aux effets secondaires de telle ou telle énergie avant vraiment de l'employer et je ne trouve pas ça bon du tout. Il y a des endroits où le public réagi bien face à ce titre et d'autres où il y a peu de réactions. »
Skanews : « Ce live est sorti en CD et en vidéo »
Steff : « La vidéo faisait vraiment partie du truc que l'on voulait faire depuis longtemps. L'idée est venue lorsque nous avons rencontré Jean-Claude Frisque de la chaîne de télé « Demain » qui nous a suivi il y a deux ou trois ans en Espagne sur une tournée et qui a fait un reportage sur nous. Le premier concert entier qu'il a filmé de nous avait été donné 3 ou 4 mois avant celui qui vient de sortir lors d'un championnat du monde de canoë kayak en Corrèze. Ce concert a été diffusé en direct sur le net avec 4 caméras. L'expérience étant concluante, je lui ai demandé de venir nous filmer sur le concert du 20 octobre 2000. De fils en aiguilles, j'ai rencontré Vincent Nast, qui est un jeune réalisateur qui commence à faire pas mal parler de lui, avec qui on a monté les images. Ca a été un travail de longue haleine ce live. Enregistrement en octobre, premier mixage en novembre, deuxième mixage en janvier, montage vidéo et préparation pour avoir le bon matériel au bon endroit ensuite. Ca a été hyper intéressant ! J'ai envie de développer le côté images. Essayer de faire des mélanges de reportages et de fictions sur les tournées, sur la vie du groupe, sur ce que l'on voit quand on se déplace, sur les gens, sur le monde.et puis d'en faire un film ou de les inclure dans nos disques. J'ai pleins d'idées à réaliser par rapport aux expériences, aux gens rencontrés dans différents pays sur les tournées etc. Ca serait aussi une bonne occasion de raconter l'histoire de ce groupe qui est une aventure humaine assez incroyable. Tenir 13 ans avec une formation de 9 ou 10 personnes, même si certains musiciens ont changé. C'est une sacrée aventure à raconter. »
Skanews : « Il y a un titre en plus sur la vidéo. »
Steff : « Oui, une reprise de « Watermelon Man ». Nous avions plus de place sur la vidéo que sur le disque. »
Skanews : « Le disque et la vidéo sont distribués par Musicast. L'an dernier vous étiez chez Tôt Ou Tard / Warner. Pourquoi avoir de nouveau changé de structure ? »
Steff : « Il y a eu une restructuration chez Warner, un nouveau patron est arrivé. Tous les budgets ont été refaits. Ils ont viré environ la moitié de leur catalogue et nous avons fait partie de la charrette. Nous étions les derniers arrivés donc les premiers à repartir. Nous avons regretté sur le coup car nous avions l'impression d'être tombé sur des gens avec qui nous pouvions travailler sur le long terme et avoir trouvé une aide dont nous avons besoin au niveau de la communication etc. Ca c'est avéré être raccourci, mais l'expérience a été très porteuse et intéressante. Après, nous avons eu plusieurs possibilités pour sortir le disque et nous avons choisi Musicast, ce qui était le plus simple pour nous au niveau des contrats. »

Skanews : « Comment juges-tu ce disque et cette vidéo après plusieurs mois de recul ? »
Steff : « Je pense que c'est une bonne photographie de ce que l'on a fait lors de la tournée « Gangsta Skanka ». J'ai du mal à en parler car je ne l' ai pas écouté depuis un bon moment car nous sommes en train de travailler sur notre nouvel studio. Au final, je suis content du travail qui a été fait dessus. »
Skanews : « Vous êtes actuellement en studio pour enregistrer votre nouvel album ? »
Steff : « Oui, nous avons commencé mi-octobre. Nous avons enregistré quelques démos pour préparer tout ça cet été. Nous avons les morceaux, les bases, et beaucoup de travail devant nous. Sur chaque album, nous y sommes toujours allés au feeling et là c'est un peu pareil. J'ai envie de faire sur ce disque un travail plus abouti que sur les précédents. Je le vois assez différents des autres. Nous sommes très exigeants sur le son, le mixage. Nous allons essayer d'aller encore plus loin. Je veux travailler plus sur l' émotion et notamment sur des prises en live studio. C'est la démarche que nous allons avoir sur ce disque là. Chercher quelque chose de plus Roots que « Gangsta Skanka ».
Skanews : « Tu disais que vous faisiez les choses comme elles viennent. C' est pour ça que vous faites des titres Ska, Reggae, Soul, Ragga. Vous n' aimez pas vous enfermer dans un style. Le nouvel album sera aussi fait dans ce sens ? »
Steff : « Oui, on va continuer à développer ça, même si comme pour la pochette du live, ce n'est pas commercial, c'est tellement agréable d'aller taquiner un peu de Bossa, un peu Rap, d'aller essayer des choses et d'aller à la rencontre d'autres cultures pas ce biais là. Je n'ai pas envie de me priver. Je trouve qu'il y a des chansons qui collent avec des rythmes et ça serait con de notre part de ne pas aller dans ce sens là. »
Skanews : « Ca ne vous a pas porté préjudice par le passé ? »
Steff : « Il me semble que si. Maintenant tout est relatif. Si tu n'es pas fond avec les dreads, à la limite, par rapport aux médias, tu manque de crédibilité. Et comme se sont les médias qui font le relais avec le public potentiel, je trouve que c'est un peu dommage. Je suis pour qu'il y ait de la place pour tous les types de musiques, j'adore le Reggae, j'adore le Rap, le Ska, le Rhythm & Blues, la Soul. Je pense qu'il y a des choses bonnes à écouter un peu partout. IL ne faut pas que chacun soit emprisonné dans son truc. »
Skanews : « Vous pensez avoir toujours été bien perçus par les médias et par le public ? Vous avez édité un premier album au début des années 90 très Ska-Rock qui était précurseur de ce qu'il allait se passer un peu plus tard en matière de Ska Rock en France. Ensuite vous avez changé de style pour votre deuxième album, puis encore une orientation nouvelle pour le troisième. Vous n'êtes pas un groupe hyper connu en France alors que vous êtes une des formations qui a lancé la machine Ska dans notre pays à la fin des années 80. Aujourd'hui la presse parle beaucoup plus d'autres groupes que de vous. »
Steff : « Je pense que l'on paie nos erreurs de jeunesse, c'est à dire la
signature du premier album chez Musidisc où les gens n'étaient pas du tout
concernés.
C'est le patron de la boîte qui a reçu notre démo et qui a flashé dessus.
Les gens avec qui on travaillait directement n'étaient pas concernés par
notre musique. En plus notre album est paru en pleine guerre du Golfe, en
plein lavage de cerveau médiatique. Musidisc voulait sortir en single « Oh
Mama » qui est un morceau reggae qui parle de la guerre. Et comme à cette
période il y avait une censure sur les radios de tous les morceaux qui
parlaient de la guerre, ils voulaient le sortir pour faire du bruit, pour
faire parler.
J'ai refusé que l'on sorte ce disque. A force de vouloir être trop honnête,
tu passes pour un con (rires). D'un autre côté, tout ça m'a motivé à monter
« Les Disques Du Tigre » rapidement en 92 quand on s'est rendu compte que
nous étions à la merci de gens qui n'en avaient rien à foutre de notre
gueule. Il vallait mieux assurer ses arrières en créant son label et en
travaillant avec des licences par exemple.
C'est vrai qu'au fil du temps je ne sais pas si on a été reconnus sur un
plan médiatique, je ne sais pas si nous avons vraiment été pris au sérieux.
C'est vrai que sommes arrivés un peu avant beaucoup de groupes. Nous avons
fait beaucoup de scènes. Peut-être aussi qu'il y a une chose qui n'a pas été
faite chez nous et qui a été faite chez beaucoup d'autres groupes, le
développement de carrière. Avoir quelqu'un qui travaille vraiment sur le
groupe à long terme. Chez nous c'est un peu une organisation désorganisée ou
une désorganisation organisée. Je travaille sur la réalisation des morceaux,
sur l'écriture, le travail en studio, sur l'image. nous en sommes à 800
concerts. on fait aussi office de chauffeur. peut-être qu'il n'y a pas eu
une personne qui a pensé les choses un peu mieux. Peut-être aussi que nous
avons loupé le coche car nous avons édité notre premier album « Glauque City
Tej » 10 ans trop tôt, même chose pour « Ragga Protest Songs ». J'avais
téléphoné à la presse spécialisée à l'époque et on m'avait répondu que
personne ne s'intéressait à ce genre de musique au journal.
Deux ans après la sortie de « Ragga Protest Song », ces mêmes journaux
faisaient la couverture avec des groupes Ska / Reggae. Mais bon, Ejectés se
vit au jour le jour, et depuis toutes ces années nous avons pu faire tout ce
que nous avions envie de faire. Ca c'est une grande victoire, même si notre
reconnaissance médiatique n'est pas énorme. Ca viendra peut être un jour la
reconnaissance.
Skanews : « Durant 13 ans vous avez côtoyé des labels indés, des majors etc. Qui sont les plus compétents ? »
Steff : « Je pense que c'est plus une histoire de personnes qu'une histoire
de structures. Bien que la structure compte beaucoup car une major peut t'
apporter les moyens. Si nous n'avions pas eu ce contrat avec Warner, nous n'
aurions pas pu faire ce live dans ces conditions là. Je crois qu'un groupe a
besoin d'une structure qui lui permette d'être écouté afin de pouvoir mieux
travailler et de plus se concentrer sur sa musique. Je pense que tout ça est
une histoire de personnes, de rencontres. Au bout du compte, tu signes avec
quelqu'un dans une maison de disques, tu signes pas vraiment avec une maison
de disques, l'époque où Barclay déboulait avec son gros cigare pour te
signer et changer ta vie est terminée.
Je pense qu'il y a des gens compétents partout dans tous les styles de
labels, aussi bien majors qu'indés, et des gens qui sont moins intéressants
et moins compétents dans tous les types de labels aussi.
Il faut aussi savoir qu'un journaliste regardera le label sur lequel tu sors
ton disque avant de l'écouter. Les journalistes sont débordés et écouteront
les productions d'une major en premier. »
Skanews : « Vous avez été satisfaits des ventes de « Gangsta Skanka ? »
Steff : « Oui. Le truc qui est frustrant dans l'histoire c'est qu'à la
sortie du disque ils savaient déjà qu'ils ne nous garderaient pas à cause de
leur restructuration. Le contrat a été signé en septembre 99 et l'album est
sorti en février 2000.
Je ne sais pas si l'album a été travaillé à fond au niveau de la promo. Au
niveau des ventes, juste pour la France entre la sortie de « Gangsta » chez
Warner plus celle que nous avions faite avant, nous avons dépassé les 10
000. C'est pas le méga carton, mais chaque album des Ejectés a toujours été
bien reçu par la presse qui nous connaît, car il y a une presse qui nous
suit, et par les gens. Nous ne sommes pas des grands vendeurs de disques,
mais nous sommes pas forcement là que pour ça non plus. Sur la globalité de
toute cette histoire, je pense qu'il y a tout un travail sur notre image qui
n'a pas été fait car nous travaillons au jour le jour. Nous n'avons
jamais
développé de stratégie commerciale. C'est peut-être une connerie, mais c'est
comme ça.
Je pense que tu dois te rendre compte lorsque tu fais des interviews de
groupes que quand quelque chose commence à marcher, à accrocher, il y a
quelqu'un derrière qui s'occupe de ça. qui s'occupe de cette partie à plein
temps et qui ne fait pas partie du groupe en tant que musicien.
C'est un peu du délire de vouloir faire un groupe qui n'est pas stylisé, à qui on ne peut mettre d'étiquette et de vivre de ça. Nous y arrivons et c'
est assez incroyable. »
Interview réalisée en octobre 2001 par J-P Boutellier.
- Ejectés : « Gangsta Skanka » (Disques Du Tigre)
- Extrait de l'album live sur la compilation « It's A Frenchy Ska Reggae Party 3 » distribuée par Tripsichord (titre « TV Box Office »)
- Ejectés : « Live At Home » (Disques Du Tigre) en CD et vidéo
Chronique :
J'ai déjà presque tout dit dans mon introduction de l'interview du groupe dans
ce numéro. Les Ejectés referment une période de leur carrière avec ce live
excellent qui ne devrait pas vous laisser de glace. La plupart des standards du
groupes sont présents, tels « Rockskaroots », « Soweto's Burning » ou «
AAOAOAA » qui n'ont pas pris une ride depuis la période Ska-Rock du groupe.
C'est avec plaisir que pourrez aussi découvrir les titres incontournables plus
récents de la formation, « Bad Boy », « Don't Bogart That Joint », « Hip
Hop Reggae ». A noter de bonnes reprises (« 54-46 », « My Baby Just Care For
Me ») et 3 titres inédits qui annoncent un bon nouvel album studio. Un live à
écouter fort, très fort ! Mais aussi à regarder en bougeant comme un fou,
puisque l'édition vidéo est aussi dans les bacs. Bravo.
Jean-Pierre
EJECTES
B.P 133
87004 LIMOGES CEDEX
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