EJECTES
Interview de décembre 1998

Les Ejectés, vétérans de la scène Ska-Reggae (bien qu'ils aient un répertoire plus large au niveau musical), étaient déjà là il y a 10 ans alors que le Ska-Reggae français commençait à montrer le bout de son nez avec des groupes comme Verska Vis, Les Frelons, Babylon Fighters, ou encore La Marabunta et Saxawhaman.

Les Ejectés sont aujourd'hui injustement écartés des principaux médias indépendants Ska et Reggae (fanzines par exemple) et c'est bien dommage ! Ce groupe fait partie intégrante de la scène depuis 11 ans, et sa richesse musicale, qui va aujourd'hui du Ska au Reggae en passant par le Ragga, la Soul et le Rock est certainement l'une des plus originales et des plus constructives du moment. En juin 99, les abonnés du câble et du satellite ont pu voir un reportage de 30 minutes sur ce groupe ( sur la chaîne Demain, crée par Martine Mauleon de Canal +) montrant le groupe en tournée en Espagne, et les actions de Steff, le chanteur, qui s'occupe de jeunes des cités de Limoges, en leur apprenant à écrire des textes de chansons, à rapper, tenir une scène, et savoir se servir de matériel pour mixer et sampler des sons.

Les Ejectés, qui sont actuellement en relations avec plusieurs labels afin de signer un contrat (majors et indépendants) préparent aujourd'hui un album composé entièrement de titres Ska et Reggae que l'on espère voir sortir avant la fin 99. Pour les plus jeunes d'entre vous, qui n'ont pas connu l'époque Ska française d'il y a dix ans et l'évolution du groupe, sachez que les Ejectés ont vendus quelques dizaines de milliers de disques tous supports confondus, et qu'ils ont travaillé avec des producteurs comme Dennis Morris (Basement 5, photographe du label Island, Bob Marley, Sex Pistols etc...) ou Mad Professor.

Précurseurs en matières de Ska-Rock avec leur premier album "Glauque City Tej" (Musidisc, 1990) ont peut dire aujourd'hui que des groupes comme la Ruda Salska sont leurs dignes héritiers. A l'écoute des différents styles qu'ils pratiquent et des textes ciselés qu'ils écrivent (dénonçant le racisme, la guerre, le peu de respect de la société envers les SDF ou les chômeurs...), on peut dire que cette formation est l'une des plus existante que l'on trouve aujourd'hui en France, ayant su trouver sa voie sans jamais tourner en rond musicalement. Ils savent merveilleusement faire communier un public qui danse tout au long de leur set aux sons du Ska, du Ragga ou du Reggae. Un véritable bonheur, où l'esprit d'ouverture et la fraternité sont toujours présents.

 

Skanews : "Les Ejectés ont 10 ans, un petit bilan... ?"

Steff Tej : "En fait, on a fêté en beauté les 10 ans au mois de juin 98 lors de la Coupe du Monde de football. Le plus beau souvenir, c'est la Coupe du Monde, ça m'a marqué, ah !ah ! Non c'était pas pour la Coupe du Monde, on jouait contre la Coupe du Monde, presque. Nous n'avons pas gagné, mais on a fait le plein aussi ! Le soir de la Coupe du Monde, on jouait en Espagne sur un gros festival. Il y avait une scène avec Iggy Pop, il y avait une scène avec nous et il y avait une scène avec la coupe du monde."

Skanews : " Ce n'est pas difficile de tenir un groupe pendant 10 ans ?"

Steff Tej : "Oui, tout est difficile de A à Z. A la limite, quand tu essayes de faire quelque chose dans quoi que se soit, tout est difficile. C'est vrai aussi que l'on a pas choisi quelque chose de facile vu que l'on est nombreux, donc plus on est plus c'est compliqué, plus c'est difficile. On a commencé à six en 1988 et maintenant on est entre huit et dix. Nous n'avons pas choisi la facilité du côté du style, vu que l'on ne c'est jamais encré sur tel ou tel style et en fait on est content. C'est un truc qui est constant depuis le départ. Ca nous mets un peu à part d'être inclassable. Que se soit les médias ou les gens en général, ils aiment bien pouvoir te mettre une étiquette et te classer. C'est un handicap au niveau des médias, même au niveau des gens quand ils connaissent pas bien, ils disent c'est quoi Ejectés, c'est du Hard Rock, il se demande ce que c'est. Par contre dés que le pas est franchit, c'est bon !"

Skanews : "Les Ejectés on débuté en 88 avec un style que vous définissiez Rock Ska Roots. Il y en a qui revendiquent aussi le style aujourd'hui, cela doit vous faire plaisir d'avoir été en quelque sorte des précurseurs..."

Steff Tej : "Oui, Ca doit êtres par hommage, le style Rock Ska Roots c'était déjà pour sortir des étiquettes. Le truc à l'époque c'était de se dire : comme on ne veut pas d'étiquette on se colle notre propre étiquette Rock Ska Roots. C'était la base de ce que l'on a développé plus tard. Le gros principe de base qui revient depuis le début en 88, l'époque où j'ai découverts Beastie Boys, Run Dmc , au fur et à mesure j'ai découverts d'autres trucs, entre temps je connaissais déjà la Soul, j'ai découverts le Jazz par le biais d'amis où de musiciens dans le groupe (qui sont aussi des amis d'ailleurs). La constante dans le groupe c'est de prouver qu'il n'y a pas un style vraiment bon ou pas bon en fait. Il y a des bons trucs dans pleins de styles. Dans le Rock ou le Ska, il y a des truc géniaux et des trucs moins bien, comme toutes les musiques, en Rap, en Soul etc... En fait, le truc c'est d'aller chercher ce qu'il y a de bien un peu partout. C'est la constante dans notre démarche et ne pas hésiter à essayer de prendre d'autres chemins..."

Skanews : "C'est un bon contre de pied à tous ceux qui disent que dans la musique il y a beaucoup de clans, les gens qui écoutent que du Ska, ceux qui écoutent du Rock, d'autres qui écoutent du Rap etc... ?"

Steff Tej : "C'est un truc un peu dommage. Il a un truc que je note aussi, c'est que souvent les fractions dur, les fanzines ou certains musiciens qui se batte contre le racisme, contre le sexisme et justement contre les clans et tout ça, au bout du compte, tu te rends compte qu'ils sont vachement sectaires quelque part. Ils se battent, ils ont raisons c'est bien, mais à côté de ça si tu leur fais écouter quelque qu'ils n'ont pas l'habitude d'entendre, ils vont te dire, mais qu'est ce que c'est ? C'est quoi cette musique ? Et souvent ils la rejette. Même si on aime pas une musique il faut la respecter. Maintenant il va falloir se battre pour avoir le choix de la musique que l'on a envie d'écouter, parce que dans les années qui viennent si les choses continuent telles quelles sont maintenant, on risque d'avoir un monopole tellement fort des maisons de disques que l'on va plus avoir beaucoup d'autre solutions que de manger ce qu'ils nous donne. Je ne rejette pas en bloc tout ce que font les maisons de disques puisqu'il y a pleins d'artistes qui ont beaucoup de talents et qui sont sur telle ou telle maison, c'est pas le problème. Le problème c'est la politique des maisons de disques et c'est la politique qui est de faire accepter leur produit coûte que coûte. Ca devient un grave et un peu dangereux pour la création en général dans tout type de musique. Aujourd'hui ce que les labels ont trop tendance à chercher, c'est de faire du fric, à contrôler complètement la chose, je pense que les Boys bands sont un bon exemple. Je ne dis pas que c'est nul ou que c'est de la merde ou que ça sert à rien, mais ça reste un produit relativement contrôlé du début à la fin. C'est un casting avec une sélection de gens. Après tel mec fait la musique, tel mec leur fait les textes, tu les mets sur scène... Bon ça marche tant mieux, mais il faudrait pas qu'il y est de la place que pour ça et c'est ça qui me fait peur."

Skanews : "Est ce qu'il y a encore de la place pour les indépendants aujourd'hui ?"

Steff Tej : "il y en a de moins en moins et dans quelques années, je ne sais pas ce qui va rester comme place. On travaille directement sur les radios, donc on voit comment ça se passe, et d'une année à l'autre, tu as de moins en moins de radios indépendantes ou libres, même des radios commerciales ou semi- commerciales qui sont ouvertes à d'autres styles, et de plus en plus tu ne trouves que des réseaux. Un truc qui est terrible, tu as des réseaux qui s'installent en région, qui achètent des antennes locales. Par exemple sur Limoges au départ, ils mettent leur réseau en place, ils laissent un décrochage avec les gens locaux pour faire un truc sur place, ce qui est intéressant, faute de mieux. Le seul truc, c'est qu'au bout de quelques mois ou de quelques années ils virent les créneaux locaux et ça devient un réémetteur.... Il me semble clairement que la politique des gros réseaux, c'est en fait de racheter les radios d'une part pour les éliminer et d'autre part pour mettre un réémetteur. C'est dangereux."

Skanews : "Pour en revenir au Ejectés, le groupe à été crée en 88 et 2 ans après vous avez signé sur Musidisc, c'est un bon départ quand même, sur un label aussi important que ça, peut de temps après votre création. Quels fruits vous en tirez de cette expérience avec Musidisc aujourd'hui ?"

Steff Tej : "C'est à double tranchant. D'un côté ça nous a apporté des choses et de l'autre, nous nous sommes un peu ramassé, planté sur la première signature en fait.. Parce que Musidisc, c'est un label qui signe des groupes, ils nous avaient assuré le premier disque , c'est à dire le studio, un petit peu de promo et tout ça. Mais c'est vrai qu'au niveau du développement du groupe à l'époque, ce n'est pas le type de label où il fallait signer pour être développé. A l'époque on était un peu novices. Bon, on avait déjà tourné un peu... On est arrivé dans un immeuble de 3 étages et tous, on c'est dit, il n'y à qu'à signer et on a plus qu'à jouer. C'était notre état d'esprit à l'époque, notre truc en fait, avant tout le truc c'est faire de la musique, de voyager, de faire des concerts, de faire des disques. C'était pas de faire du business et tout ça... On pensait au départ qu'avec Musidisc, on avait un peu trouvé le truc. Mais on c'est un petit peu planté dans le sens où on a été d'une part trop vite. On avait vraiment envie de faire cet album, on avait quelques maisons de disques intéressées autour, et en fait on a été trop vite car on avait d'autres possibilités. Ca c'est joué à 3 semaines près, vu que Musidisc à eu l'intelligence de nous faire signer juste avant notre passage au Printemps de Bourges. Après le Printemps de Bourges, on a eu des possibilités qui aurait pu être plus intéressante au niveau des labels. Il faut quand même expliquer aussi, je te parlais de la politique des maisons de disques, de la politique des radios et tout ça, on est pas des indépendants pur et dur qui rejetons tout. Le truc pour nous c'est d' arriver à avancer et de se battre pour notre musique, pour ce que l'on crée, avec les armes les meilleures que l'on puisse trouver, se servir des choses quoi. Donc si on arrive à négocier un contrat intéressant avec une maison, et que l'on puisse faire respecter ce que l'on veut , on le ferra. On est pas des indépendant pur et dur. Mais l'indépendance dans notre cas, on pense que c'est pas une auto- satisfaction, comme on l'a entendu dire par certains mecs de radios, mais une manière de survivre à tous les niveaux artistiques, au niveau de la démarche du groupe de tous les jours parce que l'on vie avec notre musique."

Skanews : "L'après Musidisc a été difficile, vous avez continué à démarcher des labels ?"

Steff Tej : "Ca a été difficile, il y a eu déjà le fait que l'on a signé avec eux sans savoir où l'on mettait les pieds et c'est vrai que l'on avait besoin d'être plus encadrés, plus poussés, plus mûres surtout. Il y a eu des problèmes de personnes là bas. C'est le patron de Musidisc qui avait flaché sur le groupe, via un mec de Radio Monté Carlo qui avait flaché aussi sur nous et qui avait passé une de nos maquettes, (il s'appelle Franck Pellou) dans son émission et l'avait envoyé à une vingtaine de labels. A l'époque, on était en rapport avec des labels indépendants, notamment Bondage, et d'autres. Ils étaient intéressés par nous, mais ils ne voulaient pas vraiment investir alors que là, Musidisc était vraiment intéressé. Donc le patron de Musidisc était vraiment branché, mais les gens avec qui on travaillait directement s'en branlaient, la nana qui s'occupait de nous était branchée sur des trucs Hard Core et elle n'en avait rien à foutre des Ejectés. En plus, le fait que nous soyons en province et que le label est à Paris et le fait, comme je te disais tout à l'heure que l' on est arrivé rassurés en se disant que les gens allaient bosser pour nous et que l'on avait juste à faire de la musique, ce sont des grosses erreurs qui on été un peu fatales en plus de plein de petites choses. Le disque il est sorti en pleine Guerre du Golfe, donc déjà c'était pas simple, il y avait une vraie tension à l'époque. Pour la sortie du single, on voulait y mettre un inédit et il y a eu une grosse discussion avec la personne qui s'occupait de nous là bas, elle avait choisi de mettre le morceau "Oh Mama" parce que c'est un titre qui parle de la guerre, et automatiquement à l'époque le morceau aurait été censuré. Donc avec un morceau censuré, le groupe aurait fait parler de lui, on aurait donc pas pu entendre le titre en radio, mais le fait de parler de cette censure aurait quand même fait vendre le disque... On a refusé ! On nous a dit, oui on va faire comme ça, on va mettre un inédit à la place de "Oh Mama", et résultat des courses, plus de nouvelles et pas de single... On s'en est sorti car on tournait beaucoup à l'époque, mais au niveau label, on c'est pris une gamelle ! Mais les erreurs viennent aussi de nous ! "

Skanews : "L'après Musidisc, ça a été les Diques du Tigre, l'album Ragga Protest Song, et vous avez changé de style musical. Il y a beaucoup de gens qui vous suivaient à l'époque et qui ont dû être surpris de voir un album aussi différent. Comment c'est passé ce virage ?"

Steff Tej : "En fait, ça à été assez long entre la sortie de "Glauque City Tej" et la sortie de "Ragga Protest Song", parce que nous nous sommes retrouvé sans label. Le fait que l'on a continué à beaucoup tourner, on a commencer à jouer un peu à l'étranger, en Suisse, en Islande. On a travaillé entre temps avec Dennis Morris. 4 ans se sont écoulés, et c'est très long pour les gens qui suivaient les Ejectés. Le premier album n'était pas dans une lignée musicale précise. Je pense que c'est difficile de comparer la réaction des gens du premier au deuxième disque dans le sens ou il a eu ce temps vachement long entre les deux. Mais je pense que la réaction des gens à été assez bonne en générale et la réaction du peu de presse que l'on a eu sur le deuxième a été relativement bonne. Ca a été plus difficile par ce que les Disques du Tigres c'était notre label, complètement indépendant."

Frank : "Maintenant nous avons l'expérience nécessaire pour travailler avec un gros label. "

Skanews : "Après "Ragga protest Song", vous avez édité "Gangsta Skanka".

Steff Tej : "Oui, avec Mad Professor et son assistant Derek, c'était super. Personnellement cet album est celui que je préfère, il est plus abouti, on a réussi a mettre le plus de choses, celui où on a réussi à sortir le plus de nous même."

Skanews : "Le "007" vient de sortir, d'ou vient cette idée de vouloir faire un album avec des reprises, c'est pour votre public, en hommage, comme vous le dite sur la pochette ?"

Steff Tej : " C'est d'une part pour les gens qui nous réclame des morceaux comme "54.46" de Toots, on le joue depuis des années, et de l'autre pour l'envie de s'éclater. Il y a des morceaux qui ont vachement compté pour nous comme "54.46". Toots compte beaucoup pour nous, je l'écoute depuis que je suis gamin, on l'a rencontré sur scène il y a 2 ans, ses morceaux nous font vibrer. Dennis Morris, ça à été une rencontre vachement importante, de refaire ce morceaux là, "Fight Back", de rendre hommage à ce mec là, c'était intéressant aussi. "Watermelon Man", c'est venu sur la tournée Gangsta Skanka, naturellement, on a commencé à faire un boeuf sur scène et de le mettre en place."

Skanews : "Comment réagissez-vous aux décès en quelques mois de Tommy Mc Cook et Roland Alphonso ?"

Steff Tej : "c'est terrible, ça fait vraiment de la peine, et on en parle pas assez, on les voit pas assez. Les Skatalites, c'est le meilleur concert que j'ai vu ces dernières années. Ils nous apportent toujours un peu de soleil. Comme Bob Marley, tu peux le passer tout le temps, ça te fait toujours chaud au coeur. C'est comme Nino Ferrer, c'est terrible on n'en a pas assez entendu parler, c'est quelqu'un d'hyper important sur la scène Française. Cela fait 2 ou 3 ans que l'on a envie de reprendre un titre de Nino, "Le Roi D'Angleterre".

Skanews : "L'avenir des Ejectés ?"

Steff Tej : "Il y a un album qui est toujours sur le feu, il faut que l'on change le temps de cuisson. On commence a travailler sur des nouvelles compos. il faut dire que l'on a passé presque 3 ans non stop en tournée."

Skanews : "Est ce difficile d'être intermittent du spectacle aujourd'hui, ils manifestaient il y a quelques mois."

Steff Tej : "Oui c'est hyper dur. Il faut se battre, il faut aider les intermittents, c'est un peu le dernier rempart. Tu vois par rapport à ce que je te disais tout à l'heure, d'avoir un monopole des médias qui vont t'imposer tel ou tel produit. Il faut protéger l'intermittent en France, c'est l'un des rare pays ou l'on a ce système, il faut protéger les musiciens, les acteurs, il faut se battre avec eux mais aussi pour les peintres et sculpteurs qui n'ont pas accès à ça. C'est de dernier rempart contre le monopole des médias. "

Skanews : "Un dernier message"

Steff Tej : "Gardons l'esprit ouvert."

Sabrina et Jean-Pierre / Skanews, décembre 1998.

Un grand merci à Steff et Frank des Ejectés, Julien de l'EMB de Sannois pour leur gentillesse et leur disponibilité.

P.S. : Depuis cette interview, Ejectés ont signé avec Tôt Ou Tard / Warner. Leur album Gangsta Skanka a été réédité avec quelques remixes et une nouvelle pochette digipak (voir rubrique chroniques)

EJECTES
BP 133
87004 LIMOGES CEDEX
Management : 06.11.87.78.67
Concerts : 05.55.33.14.52
Fax : 05.55.77.36.85
Site internet : voir notre rubrique liens.

 

Copyright One Drop / Skanews
Toutes reproductions partielles ou totales autorisées
uniquement en citant la source (http://skanews.net)