L’EFFET 2-TONE

Nous sommes aujourd'hui en l'an 2000. Le Ska / Reggae se porte bien, de plus en plus de gens écoutent ce style musical, achètent des disques et se déplacent aux concerts. Les groupes sont légions et les créateurs jamaïcains sont toujours présents et actifs. Si la scène est aussi active, c'est grâce au revival Ska d'il y a 20 ans que l'on nomme aujourd'hui "le mouvement 2-Tone".
Il faut rappeler aux plus jeunes d'entre vous qu'il y a 20 ans, le Ska était le mouvement le plus populaire en Europe grâce au label 2-Tone fondé par Jerry Dammers (membre fondateur des Specials) un an auparavant. Impliqué dans la lutte contre Thatcher et le National Front, le mouvement Ska de l'époque révolutionna la scène Rock anglaise.
Entre 1979 et 1981, le Ska déferla sur l'Europe grâce aux Specials, Madness, The Beat, The Selecter, The Bodysnatchers et quelques autres. Les hits parades étaient squattés par ces groupes et tout le monde vibrait au son du Ska revival, mélange de rythmes jamaïcains et d'énergie Punk qui donna la base de la recette 2-Tone. Rien qu'en 3 petites années (79 / 81), 14 singles du label 2-Tone sont entrées dans les hits des ventes de 45 tours en Grande Bretagne. La plupart de ces tubes grimperont aussi très haut dans les hits français, allemands, italiens, belges, espagnols, portugais, suédois et hollandais. Le Japon ne sera pas en reste, puisque là-bas le succès fut aussi retentissant que sur le vieux continent. Au pays du soleil levant, la folie était telle, qu'une marque lança même des cigarettes à l'effigie de 2-Tone et qu'en librairie vous pouviez trouver des bandes dessinées montrant les membres de Madness et des Specials faisant du Kung Fu pour défendre au fil des aventures la veuve et l'orphelin !
On parla de mode à l'époque. Ce n'est pas tout à fait vrai. En fait, deux facteurs ont fait qu'aujourd'hui encore on parle de la "mode 2-Tone" : le premier est la politique des médias à encenser un mouvement pendant quelques temps avant de le jeter pour un autre, le second étant l'inexpérience et la jeunesse des dirigeant de 2-Tone qui n'ont pas su renouveler leur catalogue (la plus belle expérience en matière de longévité et de renouvellement étant Moon Ska U.S.A. quelques années plus tard. Si 2-Tone avait su travailler comme Moon Ska, l'histoire de "mode" n'aurait plus le droit de citer aujourd'hui, mais bon... !)
Du grand public qui suivit le 2-Tone pendant 2 à 3 ans, resta une bande de mordus éparpillés dans le monde entier qui ont désiré perpétuer le mouvement. Je pense à Bucket qui fonda The Toasters en 1983-84 aux Etats Unis. C'est grâce à sa passion de l'époque pour les groupes 2-Tone qu'il monta son groupe, son label Moon Ska et influença toute une génération de musiciens à faire du Ska aux U.S.A.

Il y avait déjà eut des expériences Ska aux U.S.A. avant The Toasters, mais hélas peu concluantes aux yeux du public. Madness, The Beat et The Specials n'avaient jamais rencontré de gros succès outre atlantique entre 80 et 81 et ce fut la même chose pour les premiers groupes ricain comme Heavy Manners, (qui pourtant avaient réalisé des titres avec Peter Tosh à la production et aux instruments). Fishbone et The Untouchables auront plus de chance quelques temps plus tard.
En Europe, le succès du mouvement 2-Tone est à la base de 99 % des groupes crées dans les années 80 et 90, qu'ils jouent du Ska sixties ou du Ska Punk. Car grâce à 2-Tone, les fans des Specials et de Madness, qui avaient entre 13 et 18 ans à l'époque, ont découverts que le Ska venait de Jamaïque, qu'il était l'ancêtre du Reggae etc... De là, en plus des albums des Specials et de Madness, le mordu commença à acheter du Skatalites, du Prince Buster, du Desmond Dekker, des références Trojan, les deux compilation "Intensified" concoctées par Steve Barrow pour Mango / Island... puis des groupes virent le jour... la boucle est bouclée !
Ce qu'il ne faut pas oublier non plus, c'est que le succès du 2-Tone fit revenir de nombreux musiciens jamaïcains des années 60 sur le devant de la scène. Le premier étant Rico rodriguez, qui joua avec The Specials et signa quelques disques pour 2-Tone. Ensuite, Laurel Aitken, Desmond Dekker et Prince Buster montrèrent de nouveau le bout de leur nez. Puis ce fut le tour des Skatalites en 1983, avec leur reformation pour le Sunsplash en Jamaïque et en Angleterre. Vous connaissez la suite !
La plupart du public Ska de l'époque était "clean" au niveau des idées. Mais, certains Skinheads racistes, embrigadés par l'extrême droite, n'ayant rien compris au mouvement originel non raciste des Skinheads de la fin des sixties ont faillit tout foutre en l'air, s'en prenant à Bad Manners (groupe composé d'anglais communistes, de juifs, d'un black et de deux handicapés mentaux) et à Madness (seul groupe entièrement blanc de l'écurie 2-Tone). Madness fut obligé de quitter une des tournées du label 2-Tone et d’être remplacé par Dexy's Midnight Runners, tellement les pressions des fascistes étaient fortes. Il y eut quelques émeutes lors de concerts des Specials et même des morts ! (des jeunes firent irruption dans la salle en brandissant des banderoles antiracistes et se mirent à frapper tout le monde. Il sera prouvé plus tard que ces jeunes qui voulaient faire sombrer le mouvement faisaient partie d'une formation d'extrême droite). Lynval Golding des Specials fut même agressé à l'arme blanche par des fascistes alors qu'il sortait d'une boîte... la presse s'en mêla, accusa Madness et The Selecter d'être des fascistes (!)... Mais tout s'arrangea très vite et les journalistes durent faire le mea-culpa sur leurs accusations.
Jerry Dammers, créateur du mouvement 2-Tone a beaucoup oeuvré pour la cause antiraciste. Il lança, à la demande de Dali Tambo, fils de Olivier Tambo, ancien responsable de l'A.N.C. en Afrique du Sud, en 1984-85 le mouvement A.A.A (Artists Against Apartheid) dont firent partie Working Week, Billy Bragg, Madness, The Potato 5 etc... Plusieurs disques contre le racisme et l'intolérance virent le jour, "The Wind Of Change" avec Billy Bragg dont les bénéfices ont été versés au SWAPO, "Starvation" (avec en face B "Tam Tam Pour l'Ethiopie") sur Zarjazz le label de Madness, enregistré avec Madness, The Pioneers, General Public, UB40 dont les bénéfices ont été versés aux associations de lutte contre la faim en Ethiopie, mais aussi "Free Nelson Mandela" et "Racist Friend" avec The Specials A.K.A. Outre les disques, Jerry organisa aussi le grand festival anglais pour la libération de Nelson Mandela au milieu des années 80. De nombreux anciens groupes 2-Tone supporteront aussi le Red Wedge (mouvement d'artistes apportant leur soutien au Labour Party, formation politique anglaise de gauche)
Depuis quelques années, de nombreux groupes de l'époque 2-Tone se sont reformés. Mais hélas, mis à part Madness, aucun n'est revenu avec sa formation originale. Jerry Dammers, a par exemple fortement critiqué le retour des Specials en disant qu'il n'était pas juste que cette reformation s'appelle ainsi, étant donné qu'il manquait à ce groupe plusieurs membres originaux.
Aujourd'hui, Jerry Dammers ne s'intéresse plus beaucoup au Ska. Il a remixé récemment des titres pour Asian Dub Foundation, a travaillé avec Junior Delgado et fait une nouvelle version du "Ghost Town" des Specials intitulée "Still A Ghost Town" pour Chrysalis. Jerry déclarait dans une récente interview pour un journal anglais qu'il écoutait beaucoup de Rap et de Jungle et qu'il était heureux de voir que le mouvement 2-Tone avait influencé de nombreux groupes au niveau de la mixité des cultures noires et blanches.
Le mouvement Ska d'aujourd'hui doit énormément au mouvement 2-Tone. Si vous ne connaissez pas cette période en or du Ska revival, procurez-vous les principaux disques de cette époque, vous ne serez pas déçus !
Article réalisé par JP Boutellier / Skanews, janvier 2000
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